Un article d’Alain Bertrand
(exclusivité Minerve)
- Internet et les réseaux sociaux
– Internet est un réseau international permettant une communication sans précédent entre les hommes. Récemment, de nombreux “réseaux sociaux” (Twitter, Facebook, Reddit, etc.) ont pris une telle ampleur que ce lien entre les internautes devient instantané et beaucoup plus puissant qu’auparavant : une fois que votre réputation sur ces réseaux sociaux est installée et que de nombreux gens suivent votre actualité en ligne, vous pouvez faire parvenir des vidéos, des sons, des liens, des articles, des messages instantannément à des centaines et parfois des milliers d’individus en même temps. Vous concurrencez ainsi les anciens modes de diffusion (journaux papier, essais, télévision) avec une influence démultipliée puisque le nombre d’informations que vous pouvez mettre en ligne n’est pas limité et n’est pas contrôlé non plus.
– De son côté, le terme de “démocratie” désigne un régime politique dans lequel le peuple exerce sa souveraineté lui-même, soit tout seul (une utopie ?) soit par le biais de représentants (nos députés par exemple). Le rapprochement est vite fait : En l’état actuel des choses, internet n’est pas contrôlé et les seuls “représentants” qu’on pourrait trouver sont des blogueurs ayant une telle autorité qu’ils deviennent des icônes pouvant parler au nom de nombreux autres.
– Cela peut changer ; en étant un peu pessimiste, on peut imaginer un monde futur dans lequel une poignée de puissants inventent des logiciels pirates ou sophistiqués permettant d’attirer l’ensemble des internautes sur des sites contrôlés politiquement. Mais, encore une fois, aujourd’hui ce n’est pas le cas.
- L’enjeu de cette question
– La faille de cette petite démonstration est la suivante : jusqu’à preuve du contraire, internet n’est pas un régime politique. Ce n’est donc pas une démocratie. Par contre, les internautes étant des gens qui ont la faculté d’aller voter dans la vie réelle (eh oui, être geek n’empêche pas d’être en plus un citoyen), ils peuvent communiquer de manière beaucoup plus efficace qu’auparavant et se concerter afin d’interagir avec le système politique en place dans leur pays.
– Dans un passé récent, plusieurs conséquences politiques ont eu pour origine des “buzzs” (bruits) diffusés sur la toile : en Grande-Bretagne la démission de Damian McBride, des révélations sur la santé de Gordon Brown, ou en France le retrait de Jean Sarkosy à la candidature pour la tête de l’Etablissement public de la Défense (EPAD). Ces évènements prouvent l’influence de la toile, des blogueurs, des twittos, sur la vie réelle et sur les régimes politiques. Mais ils attirent également les foudres des politiques qui en sont la cible.
- Les régimes politiques : ennemis du Net ?
– Le risque est que les régimes politiques, passés sous le scalpel de la Toile, considèrent définitivement Internet comme un ennemi qu’il faut anéantir ou “pourrir” de l’intérieur. A écouter certains hommes politiques, Internet serait une voix plus difficile à combattre ou à corrompre que les médias traditionnels :
– Suite à l’affaire Brice Hortefeux (une vidéo prise par des journalistes TV, montrant un dérapage du ministre de l’intérieur, n’a pas été diffusée initialement sur les antennes mais elle l’a été sur le site internet du quotidien français Le Monde, ce qui a fait éclater l’affaire), le président du groupe UMP Jean-François Coppé a par exemple affirmé la “nécessité d’un débat sur le rôle qu’on doit laisser à Internet dans la diffusion de telles vidéos”.
– Le fait qu’Internet ne soit pas contrôlé gêne de plus en plus les hommes politiques.
– Au Pays-Bas, les blogueurs et propriétaires de réseaux sociaux vont être taxés de 130 euros d’impôt annuel s’ils diffusent 6 vidéos et musiques sur leur site.
– Il faut avoir conscience que le politique a lui aussi des armes s’il veut s’attaquer à Internet. Ce n’est pas nouveau : les régimes sont tentés de faire taire les voix qui s’élèvent contre eux (TV, radio, papier, médias numériques, population), que ce soit par la corruption ou la force. Ils trouvent en face une force inverse constituée par les gens qu’ils représentent et leur envie de liberté d’expression.
– Leur envie de liberté d’expression. Tel est le sujet de cet article. Jusqu’où va, en France et ailleurs, l’envie de liberté d’expression du peuple ? Ce dernier est-il prêt à défendre ce trésor acquis laborieusement au fil des siècles ?
- Ne pas se sentir intouchable
– Ce n’est pas parce que nous avons un droit que nous continuerons éternellement à en bénéficier. Ce n’est pas parce que nous bénéficions d’une liberté qu’il faut nous sentir intouchable. Comme pour la démocratie, il faut constamment se battre pour qu’elle continue d’exister. Où ai-je lu ce livre ou cette citation disant qu’à partir du moment où il n’y a plus de dispute, plus de bagarre, plus de combat pour la liberté, c’est qu’il n’y a plus de liberté du tout. Le fait qu’il y ait des gens exprimant d’autres avis que les nôtres reste sain. L’inverse c’est la dictature.
– Un reportage récent réalisé par le Télévision Suisse Romande, qu’on peut juger un peu rapide et partial, montre bien que le sujet est pris à coeur.
- Les dangers qui menacent la liberté numérique
– Vous voulez un exemple de danger qui menace la liberté numérique ? Certains lobbies, et en particulier de gros opérateurs américains, soumettent l’idée aux politiques d’un nouveau modèle économique qui permettrait aux internautes d’accéder à la Toile mais uniquement sous certaines conditions.
– Bien sûr cela rapporterait de l’argent à ces lobbies et cela permettrait d’opérer un filtrage pour les politiques. C’est donc du tout bénef. Sauf pour l’internaute.
– Fini l’accès illimité au Web. On peut imaginer qu’en fonction du forfait que vous versez tous les mois à votre opérateur, vous aurez accès à tels sites ou à tel “package” de sites. Plus vous payez plus vous avez accès à un large panel d’adresses.
– Ainsi, les puissants pourraient demander aux moteurs de recherche de payer des impôts astronomiques pour avoir accès à l’ensemble du Web à un niveau mondial.
– En plus nos opérateurs téléphoniques contrôleront le contenu auquel nous aurons accès : ils sauront donc ce qu’on lit, ce qu’on télécharge, ce qu’on pense, et pourront tranquillement nous ficher.
– Enfin, ceux qui sont déjà riches pourront être encore plus riches en ayant accès à l’ensemble du Web. Les plus pauvres, eux, seront restreints à quelques sites et n’auront qu’une influence bien limitée. Impeccable, ça. Tout le monde s’y retrouve.
– Enfin, quand je dis “tout le monde”, je veux dire l’élite. Bien sûr.